08.09.2008

Le livre "D'une Belle à l'Autre..."

 

Avant-propos : Français Marseillais !

Présentation : l’histoire d’un lieu au fil des récits

 

Acte 1 : Vintimille ou la Belle de Mai

 

 

Acte 1 scène 1 : Les Babis

Le chœur des rumeurs : les immigrés

Acte 1 Scène 4 : Le bus 49

Acte 1 scène 5 : Les Rouges, les Sœurs et les Corses

Le chœur des rumeurs : Euz’autres

Acte 2 : La Belle s’en va-t-en guerre

 

Acte 3 - Interlude : la belle époque ?

Acte 3 scène 1 : le clan des Siciliens

Le chœur des rumeurs : Le bon temps ou Nouz’autres

Acte 4 : Le bourdonnement de St Mauront

Le chœur des rumeurs : Comment on est passé du rouge à l’extrême droite      

Acte 4 scène 1 : Pourquoi je reste

Le chœur des rumeurs : Ah ces jeunes...

Acte 5 : Immigrations du Sud

Acte 5 scène 1 : Bienvenue à Bourguiba city

Acte 5 scène 2 : L’ancien

Acte 5 scène 3 : Pied-noir … De la peur à la haine

Le chœur des rumeurs : au travail !

Acte 5 scène 4 : O.S. !

Acte 6 : Deuxième génération

Acte 6 scène 1 : Comme la plupart

Acte 6 scène 2 : Bourguiba city 1981… Le choc

Acte 6 scène 3 :  Ma grand-mère et moi

Acte 7 : A l’unanimité

Epilogue : situation irrégulière

 

 

 

 

07.09.2008

Acte 1 : Vintimille ou la Belle de Mai

Le chœur des rumeurs : les immigrés

- Vous avez déjà vu le quartier dans lequel ils vivent : un vrai taudis !

- On n’ose plus s’y aventurer ; ça fait trop peur…

- Ils sont tous dehors, à chanter, à danser, à crier…

- A faire du bruit !

- Comme s’ils étaient chez eux !

- En buvant leur chianti, leur raki, leur leur…

- Leurs spaghettis !

- Et puis, il faut les voir, y’en a qu’en foutent pas une 

- Sont bons qu’à bouffer le pain des Français !

- A nous voler nos femmes !

- A piquer nos boulots !

- A faire des gosses !

- Ils feraient mieux de rentrer chez eux !

- Au moins, Mussolini les mettrait au boulot ! Il sait y faire lui !

- Ah, je l’ai toujours dit : s’ils voulaient vraiment travailler, ils le pourraient !

- Oh, il y a bien ceux du Nord qui ont du cœur à l’ouvrage. Mais plus au Sud, ce sont des fainéants !

- Ce doit être la chaleur, le soleil…

- Oui, ce doit être le soleil.

- D’ailleurs, vous avez remarqué comme ils sont bronzés !

- C’est vrai, vous avez raison !

- C’est sûr, ils passent leur temps allongés sur les chantiers à digérer leurs spaghettis en prenant le soleil !

- Et oui maintenant que vous le dites, ça paraît évident !

(…)

Acte 1 Scène 2 : Le bus 49

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Place Cadenat un jour de marché.

Au cœur de la place, entre l’école Cadenat et le supermarché Champion, sur le parking d’ordinaire envahi de voitures, les maraîchers et forains ont disposé leurs tentes, leurs légumes, leurs épices et leurs habits dégriffés sur de larges tréteaux. Ils alpaguent les promeneurs heureux du week-end qui débute.

La foule, les sourires et les cris pourraient presque nous faire perdre de vue l’angle droit de la place, petit coin silencieux, placé entre la vendeuse de fruits et légumes et le bureau de presse.

Il y a là une petite table en bois.

Et deux piles de journaux.

A droite, c’est la Marseillaise. Et à gauche, l’Humanité.

Autour de la table sont disposées quelques chaises en bois. Une dizaine de personnes âgées sont là. Les hommes discutent, debout.

L’un d’eux s’est à présent détaché. Képi sur la tête, La Marseillaise sous un bras, L’Humanité sous l’autre, il s’éloigne doucement.

C’est Vassilio, ancien charpentier de marine ! Un corps de dieu grec, si vous l’aviez vu nu !

D’ailleurs, il est grec même si son nom sonne italien. C’est à la Préfecture qu’ils ont confondu les sonorités, le o avec le u. Et comme par miracle, Vassilio est devenu italien par les papiers, du jour au lendemain ! Nous sommes là dans les miracles de l’Administration, le génie de la création identitaire en un coup de stylo deux coups de tampon!

Pourtant, Vassilio sait qu’il est grec car c’est de son île qu’il tire son travail, son métier, son amour. De la mer et des bateaux. Comme son père. Comme son grand-père. Mais s’il est là aujourd’hui, c’est parce qu’il a fallu fuir la pauvreté ambiante et qu’au hasard de son parcours, il a posé le pied sur le port de Marseille, où vont et viennent des navires, où vivent des grecs comme lui, charpentiers de marine, comme lui. De quoi faire son nid… Il a suffi qu’il rencontre une jeune Grecque pour que des enfants suivent.

Vassilio a interrompu sa marche à l’arrêt de bus. Il attend.

J’aime prendre le bus 49. Comme un touriste. Quand j’ai fini les courses de la journée, quand mes yeux ne me permettent plus d’éplucher en tous sens ma Marseillaise, quand il fait beau, quand je n’ai rien de prévu l’après-midi, ni médecin, ni copain, ni boule, ni sieste, je viens l’attendre là, à l’arrêt Belle de mai. Le bus part de la place Cadenat et fait le tour du quartier en passant par le vieux port et la Joliette. Je regarde la mer. Je regarde les bateaux, au loin, sur l’eau. C’est beau. Ça me fait du bien.

La mer c’est mon monde à moi, c’est celui de mon père, de mes frères, de mon pays. Tous charpentiers de marine, de père en fils, de la Grèce à Marseille en passant par les Etats-Unis.

C’est un métier merveilleux.

Hé oui on ne croirait pas mais je suis un grec ! c’est la Préfecture qui s’est trompée ; il n’y avait que des Italiens à l’époque alors ils ont remplacé le u par un o et nous avons sonné italien !

Ma mère vient de la mer Egée : l’île de Calymnos qui était occupée par des Italiens ; mon père est du continent. Il est blond, elle est brune ; lui le teint clair, elle mat. Elle est venue en famille, à dix-huit ans, lui est arrivé seul comme un clandestin naufragé. De Grèce, il avait d’abord décidé d’aller voir l’Amérique et il s’est embarqué clandestinement dans le puits à chaîne du bateau. Une fois là-bas, il s’est trouvé malheureux, le pays lui manquait autant que les commandes de chantier naval. Dans le milieu grec de New-York, on racontait qu’il y avait des Grecs à Marseille, des Grecs et des chantiers navals. Alors, il s’est embarqué sur un bateau de commerce.

C’était déjà la guerre. La première.

« En route, le bateau a été torpillé par les Allemands, m’a dit mon père, et je me suis retrouvé naufragé ; un bateau anglais m’a récupéré et m’a ramené à Marseille. » Une fois là-bas, il s’est dirigé vers le coin des Grecs, la rue d’Aix, la rue Ste Barbe et il s’est installé. Comme tous les Grecs étaient charpentiers de marine, il a pu trouver des chantiers.

Mon père était un bel homme, un élégant, le genre américain, chaussures bicolores, la canne à poing et à pointe. Parler français il n’en a jamais eu besoin. Il travaillait sur les chantiers et il faisait en plus des gâches pour avoir un peu d’argent. Les gâches c’était les bateaux, les « bettes » comme on les appelait ici. Il avait son atelier sur la plage du Pharo, une petite baraque avec une fenêtre pour entreposer les outils. C’est là qu’il venait, avec d’autres, passer son temps libre. C’est là qu’il a connu ma mère. Elle venait prendre son bain, lui était à la fenêtre de sa baraque. Ils se faisaient des sourires. Et puis ils ont fini par se marier, à l’Eglise orthodoxe de la rue de la Grande Armée.

Quand ils ont appris que des appartements se libéraient à la cité « Toulou », ils se sont précipités. Un lieu qu’on surnommait « le Cabanon », parce que les balcons et les chambres étaient en bois, les murs faits de briques fines. L’eau était au lavoir, juste en dessous. A Toulou, on se chauffait au bois, que ma mère appelait « la pile atomique » et que mon père récupérait sur ses chantiers.

En fait, c’était la misère.

Surtout si je pense à la façon dont je vis aujourd’hui…

J’ai tout un étage, deux WC, un salon pour manger et un salon pour regarder la télévision, des radiateurs, une salle de bain, l’eau qui coule des robinets.

Le Paradis..

Une « bette » à la Madrague, un pied-à-terre à la Ciotat.

Le Paradis, vous-dis-je.

Les choses se sont inversées. À l’époque, le Paradis c’était le quartier. Aujourd’hui, c’est lui qui est devenu misérable.

(…)

 

Extrait de "D'une Belle à l'Autre : parcours de vie de migrants, Marseille 3e arrondissement", par Marie d'Hombres, Edition P'tits Papiers, septembre 2008.

Photo : (c)J.Anselme

Acte 2 : La Belle s'en va-t-en guerre

1939, déclaration de guerre.F1000015.jpg

La France contre l’Allemagne et l’Italie.

L’occupation allemande, caserne du Muy. Les bruits des pas lorsqu’ils passent lourdement en chantant dans les rues de la Belle.

Le rationnement.

La misère s’installe dans les foyers et la peur dans les cœurs. Nouvelles expulsions d’étrangers. Cahin caha, les autres survivent, sans sou, au gré des tickets de rationnement et du système « D » : marché au noir, bout de potager, vol…

Et puis, au bout de ces tristes et longues années, se produit un retournement de situation : les alliés progressent. L’armée d’Afrique remonte vers le nord, embarquant avec elle Pieds-noirs et Indigènes. Au passage, elle récupère quelques jeunes du secteur.

A Marseille naît l’espoir.

Jusqu’à ce jour marqué de noir.

Le 27 mai 1944.

Un jour que transpirent encore chacune des places et des rues du quartier. Regardez, observez, promenez vos pas dans les rues et vos yeux en tous sens. Une petite avancée de béton, un immeuble des années 60 entre deux maisonnettes villageoises, un bout de jardin inopiné, une église qui ressemble à un bâtiment syndical de l’ère socialiste soviétique ?

Vous pensez que tout cela relève d’une fantaisie architecturale typiquement marseillaise ?

Que nenni.

Observez. Et écoutez ce que les vieux vous en disent.

Antoine : Je disais donc que mon père était devenu chauffeur de poids lourds à roues sans pneus. À la maison, tout commençait à aller de mieux en mieux pour nous.

Mais nous étions en 1939. L’Italie a déclaré la guerre à la France et des Italiens ont été expulsés. Nos voisins ont dû partir.

Les restrictions ont commencé à partir de 1940. Chacun avait sa carte de rationnement : J pour les enfants de 0 à 7 ans, J2 pour les 8-10 ans, J3 pour les 17/18 ans, T pour les travailleurs qui avaient cinq cents grammes au lieu de trois cents.

J’ai connu pendant cette période la plus grande misère qu’il puisse y avoir. On crevait la faim.. Certains avaient des combines, pas nous. Nous, c’était trois cents grammes de pain. Il fallait voir comme nous étions maigres. Parfois, contre un peu de pain, je chargeais avec mes frères le bois du four du boulanger. Ou mon père échangeait sa ration de cigarettes au bureau de tabac. On avait faim, en permanence. La sensation est restée gravée. Je ne souhaite à personne de vivre ce que j’ai vécu. On a vécu ainsi durant toute la guerre, en ayant faim.

Mathéo : Moi, en 1940, j’étais charpentier au Fort St Nicolas, chez Frayssinet. Il a fallu que je me mette à travailler pour les Allemands qui occupaient l’entrée du port. « Arbeit », voilà ce qu’il fallait leur dire pour qu’ils nous laissent passer. On devait installer des canons sur leurs cargos et construire des blocus. Travailler pour les Allemands, ça nous assurait une cantine le midi. Chaque jour, on avait droit à une soupe dans laquelle flottaient des sortes de mamelles de vaches, un peu de vin et du pain. Le reste du temps, on était rationné. Les rations étaient distribuées rue Guérin, l’actuelle rue Christophol. On avait très faim nous aussi. Chaque matin, je me levais de bonne heure pour aller voler un peu de pain chez le boulanger. La tête à moitié dans son four, il était souvent en pleine discussion avec un collègue. Alors je rentrais à pas de loup et, vite vite, j’attrapais deux ou trois miches de pain.

Louise : Mes deux frères, ma sœur et moi, nous sommes partis en Lozère chez des paysans.

(…)

Monique : Pendant l’occupation, quand on entendait les Allemands passer dans la rue – ils étaient logés dans la caserne du Muy juste derrière chez moi– tout le monde fermait les volets et on les entendait passer en chantant. Il y avait un silence total. Une fois qu’ils étaient passés, on rouvrait les volets.

Antoine : Et puis il y a eu le bombardement, le 27 mai 1944.

Mathéo: Les américains !

Antoine : C’était un samedi. À onze heure. Les sirènes se sont mises à sonner. Moi, j’étais en train de jouer dans ma rue avec d’autres gosses. On avait l’habitude des fausses alertes et le bruit de la sirène ne nous a pas arrêtés.

Soudain, j’aperçois une dame, habillée tout en noir, passer l’air hagard, pressé. Elle s’adresse à nous : « les petits, cette fois c’est une vraie alerte ; allez aux abris… ». Quelques minutes plus tard, c’est ma mère qui nous appelle en criant. On commence à prendre l’alerte au sérieux et on se dirige vers l’abri de notre rue. “Abri ”, c’était un grand mot pour désigner une sorte de petit renfoncement qu’on avait construit au bout de la rue… Tous les habitants se dirigent dans sa direction, quand on entend les premières bombes tomber au loin; un bruit, énorme « BOOMM BOOMM» qui se rapproche, de plus en plus. Si vous aviez vu l’escadrille ! quarante-quatre forteresses volantes, en ligne, deux par deux, les avions se touchant les ailes et larguant leurs bombes les unes après les autres.

(…)

Extrait de "D'une Belle à l'Autre : parcours de vie de migrants, Marseille 3e arrondissement", par Marie d'Hombres, Edition P'tits Papiers, septembre 2008.

Acte 3 : La Belle époque

La guerre est finie. Les fusillades sont derrière nous. À Marseille les Russes, les Américains, les Anglais et les Français ont défilé. La ville est rendue à sa tranquillité d’antan.

Les enfants s’en reviennent de Lozère et les familles se recomposent, parfois amputées de leur chair manquante. C’est le temps du deuil.

Tristes et belles années. La misère, progressivement, disparaît, laissant place à de magnifiques promesses d’ascension sociale pour les enfants des migrants européens.

Dans le quartier, les communistes font briller la Belle d’une rougeur flamboyante.

Les cinémas Le chic, Le Gyptis, le National, le Saint Lazare font salle comble.

Les bals reprennent.

Ainsi que les réunions syndicales et de partis.

Avec leurs lots de rencontres, de mariages, d’enfants….

Croissance et reconstruction sont au goût du jour dans ce joli monde capitaliste qui dessine ses contours au gré de magasins de plus en plus grands et d’objets de consommation de plus en plus nombreux.

On manque même de main d’œuvre !

Il nous faut de nouveaux migrants !

Par exemple, une deuxième génération d’Italiens ?

 

Fermez les yeux et plongez dans l’atmosphère du cinéma des années 1950. Il y a Jean Gabin, les jupes des femmes qui raccourcissent imperceptiblement, les costumes des hommes, les tramways, le port et ses navires chargés d’hommes et de femmes qui accostent aux quais, une sorte d’euphorie de la jeunesse… Tout cela en noir et blanc bien sûr.

Faites taire le ronronnement.

Ecoutez.

On entend, au fond, des rires et des voix, des voix fortes, des voix d’Italiens, des voix de femmes et d’hommes, entrecoupées de rires.

On devine le vin.

Et le spaghetti.

Nous sommes « chez Mario », rue Barsotti.

C’est la fête des spaghettis !

Huit hommes sont assis autour d’une table, menton surplombant une assiette creuse de pâtes, ricanements contenus, bouche figée sur une extrémité de nouille, dans l’attente excitée du « top départ » .

Attention, les bras doivent être croisés derrière le dos ou pendre le long du corps ! L’usage des mains est interdit !

Un deux trois, c’est parti ! On aspire ! le vainqueur aura double ration !

Ah c’est Angelina que l’on cherche ? Regardez, elle crie avec les autres, elle encourage, elle saute, elle tambourine.

Elle vous a vu.

Elle arrive avec un grand sourire, vous dit avec son bel et fort accent sicilien : « ch’éspèré qué vous allez mou comprendré parcé qué mes filles, elles mé croient pas qué zé vais vous parler de moi. Elles diçent que vous allez rien y comprendre. »

(…)

« Je suis arrivée ici il y a quarante-sept ans, le 22 décembre 1960. J’avais dix-neuf ans. Je suis venue de Sicile, avec toute ma famille.

En Sicile, mon père était garde-champêtre.

Nous sommes venus à Marseille pour ma sœur. Elle était tombée amoureuse d’un garçon qui vivait en France. Ils s’étaient connus par mon oncle qui était vieux garçon et s’était marié tardivement avec une veuve originaire de Sicile qui avait trois enfants. Ils vivaient à Marseille. Mon oncle, un jour, a voulu faire connaître la Sicile à un des fils. Il l’a envoyé chez nous pendant l’été. Le fils est tombé amoureux de ma sœur. Et elle de lui. Au début, mes parents ont refusé le mariage et le départ de ma sœur. Mais il n’y avait rien à faire, ils étaient trop amoureux. Alors, ils ont fini par accepter et ma sœur est partie…

Ma sœur sans sa famille ! Imaginez un peu… Une Sicilienne… Elle était désespérée ! elle ne faisait que pleurer, on lui manquait … Il n’y avait pas trente-six solutions, ni même deux. Il fallait qu’on y aille. C’est comme ça qu’on a décidé de la rejoindre, pour que la famille soit de nouveau réunie.

(…) »

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Extrait de "D'une Belle à l'Autre : parcours de vie de migrants, Marseille 3e arrondissement", par Marie d'Hombres, Edition P'tits Papiers, septembre 2008.

Photo : (c) J.Anselme