03.12.2009
Publication du livre "Une ville, cent histoires"
"A mon arrivée, il n’y avait encore que les barres du Basilic et de la Menthe. C’était la campagne. On cueillait les cerises dans les arbres, on allait à la piscine au vieux village, on ramassait les asperges sauvages et les olives dans les champs... En même temps, les bâtiments se construisaient à toute allure, en l’espace de quelques mois, une nouvelle barre sortait de terre! Le mot d’ordre était « croissance-croissance !"
Extrait d'entretien

Découvrez des extraits du livre !
SOMMAIRE
10 avril 2008 : futur vitrollais, un enfant à naître
Prom’nons nous dans les Pins
La Ville se construit - Les Pins, terre d’exil
Chapitre 1 - Itinéraires d’avant les Pins
7 juillet 1962, Evelyne a 30 ans
5 décembre 1969, Emilia a vingt ans
Mars 1972, Nadine a vingt ans
20 juillet 1972, Jacqueline a 30 ans
Chapitre 2 - 1963-1972 : Naissance du Quartier de la rue d’Oran
UN ENJEU : LOGER LES TRAVAILLEURS DE LA ZONE INDUSTRIELLE
Constructions en acte : Des usines aux bâtiments d’habitation
1969, l’arrivée au village-expo
De Vitrolles aux Pins, une grande histoire
Chapitre 1 - Les pionniers
Quand je suis arrivée ici, je me suis dit : " je ne repars plus"
Je pourrais presque dire que j’ai créé ce quartier
En arrivant de Berre
L’APPEL DES ESTROUBLANS : PARCOURS PROFESSIONNELS DANS LA ZONE INDUSTRIELLE
Une zone dédiée au capitalisme industriel : les Estroublans
Je gagne aujourd’hui ce que je gagnais il y a vingt-cinq ans
La chaine, le ménage et l’ANPE
Chapitre 2 - Générations 80
EN TOILE DE FOND : LA VILLE NOUVELLE, Ë TOUTE VITESSE
A l’origine de la ville nouvelle de l’étang de Berre
Une croissance accélérée : 1975-2000
DEUXIEME GENERATION D’HABITANTS : 1980-1990
1979, j’ai reçu une gifle
Ouvrir le frigo, avoir des lits superposés
Chapitre 3 - Les enfants des Pins
J’ai grandi dans le métissage avec les Européens
Les nouveaux métiers
Ici, tu peux pas respirer parce que l’autre te regarde
Comment on se connait
La baguette magique
LES DESSOUS DE LA NOSTALGIE
Chapitre 1 - La vie collective
LA BELLE EPOQUE : LES PINS D’ANTAN
Une vie de quartier
Ma drogue
Vie collective au Casino
MILITANTS
L’animation des Pins
L’adaptation à la vie Vitrollaise : la vie associative
Les Soeurs de l’Enfant-Jésus
De l’associatif au politique : 1970-1990
LE VOISINAGE AU QUOTIDIEN
La cage d’escalier
Dans une cité, on y vit…
La solidarité
LES PINS DES PLUS JEUNES. "L’ESPRIT "JEUNESSE"
Un autre style de vie que dans le Nord
LES PINS DES ENFANTS
Chapitre 2 - Des institutions
LES VACANCES A NEVACHE, UNE IDENTITE VITROLLAISE
En route pour Névache
1982-1997 : UNE MAISON DE QUARTIER
Vie et mort de la maison de quartier
UNE PARENTHESE ENCHANTEE, LA REGIE DE QUARTIER : 1989-1997
Passe-muraille
Du conseil à la régie de quartier
Madame Régie, ma petite histoire des Pins
Chapitre 3 - Les Pins évoluent...
Du rouge à l'extrême-droite, le quartier se dégrade
La mal-vie
L’EPOQUE MEGRETISTE, 1997-2003
Du discours à la pratique : le FN en exercice
Le fief
Dissensions dans le quartier
Le 9 février 1997
La haine
A l’abandon
Résistances
Des exagérations politiques
Après coup, le repli
Des Pins à Vitrolles. En rumeurs et en rêves
Chapitre 1 - D’une réputation à l’autre
LA VILLE NOUVELLE, CARREFOUR, IKEA ET MEGRET
RUMEURS SUR VITROLLES
Carrefour, Ikea, Mégret
RUMEURS SUR LES PINS
C’est comme s’ ils crachaient sur leur mère
Oh, toi, tu n’es pas pareil…
Le purgatoire
LES GRANDS MECHANTS JEUNES
L’esprit jeunesse
Dix-huit-vingt ans
Il faut arrêter de tous nous mettre dans le même sac
Un lieu à part
Chapitre 2 - Demain ?
LES RENOVATIONS
PAROLES AUTOUR DE LA RENOVATION
Elle me rend malade
Une bonne association de défense des locataires
Les gens deviennent gagas avec cette histoire
Ce qu’on referait sur le quartier…
Rester tous ensemble
Le jour où les Pins seront soignés...
Postface
Visions partielles
Une histoire collective
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10 avril 2008 : Futur Vitrollais, un enfant à naitre
« Je ne suis pas né. Pas encore. Mon corps s’étire en longueur, mes phalanges se dessinent, mes jambes et mes bras silhouettent des formes obscures dans la petite caverne. Je suis là, empli des eaux de ma mère, aveugle et muet dans ces profondeurs oubliées de toi.
Et pourtant, je vois tout. Je vois déjà maman assise sur le banc en pierre au bas de mon immeuble. Elle me surveille du coin de l’œil tout en discutant avec sa copine. Je l’entends. Elles se racontent leurs misères et leurs joies, elles les tournent en dérision. Elle rient, elles se marrent et elles ne voient pas le temps passer ; ou plutôt, elles en sentent tout juste la caresse, le regard posé sur leurs joyaux qui grimpent et glissent, puis montent et glissent, puis tombent et se relèvent, puis escaladent et tombent ou glissent ils ne savent plus très bien eux-mêmes.
Je la vois aussi dans sa voiture, elle cherche une place dans cet immense parking encombré. À présent, elle me prend, me cale sur sa taille en me tenant d’un bras et de l’autre fouille dans son sac à la recherche du précieux jeton. Son caddie enfin libéré de la chaîne qui l’attache aux autres, elle me pose dans le siège et nous voilà partis, à travers les couloirs infiniment comblés de marchandises, à la recherche des promos et bonnes affaires du jour.
Je la vois maintenant en bas de notre immeuble. De nouveau, je suis calé sur sa taille, chacune de ses mains soulevant des sacs en plastique au bord de la rupture. Elle souffle. Nous sommes au pied d’un ascenseur qui ne se décide pas, ni à venir, ni à s’ouvrir. Elle souffle de nouveau, s’énerve et peste. Peste contre les ascenseurs, et les mauvaises odeurs qui refluent avec la pluie, et la saleté et les cafards et le bruit et ce quartier et mon père et la ville et la vie et même moi j’y passe à cause de mon poids qui lui donne mal au dos. Elle monte en soufflant, en pestant. Une pause à chaque étage, elle ne s’en autorise pas plus sinon elle n’arrivera jamais. Au quatrième palier, il y a la voisine qui sort. Exclamations. Elles rouspètent ensemble et la voisine m’attrape pour alléger sa charge sur les trois derniers étages. Se disent merci, rouspètent encore, au passage quelques nouvelles de la famille, du boulot et des hommes.
Je la vois à la maison. On a la vue sur la colline. Je sais qu’elle a attendu quatre ans pour avoir cet appartement, alors malgré les ascenseurs, la saleté et les odeurs, peut-on encore rêver autre chose, se dit-elle, en astiquant le sol. Éventuellement une augmentation de salaire qui nous ferait aller ailleurs, acheter, investir. Une maison et un jardin. Mais elle a déjà tourné et retourné si souvent dans sa tête ses désirs d’enfants, les contraintes d’adultes et les prix qui se foutent pas mal des deux premiers. Il faut s’en contenter, en râlant au passage contre le voisin qui fait des crises d’aérophagie en plein milieu de la nuit, en ricanant de tout ce qu’on entend de lui à travers la cloison comme il doit rire et râler des cris et des bruits qu’il perçoit de chez nous. Il faudrait mieux se connaître, on serait moins gênés, se dit-elle.
Je l’entends. Je l’entends crier, chanter, pleurer, râler et rire. Par intermittence. Un peu tout cela dans une même journée. Ce que je préfère, c’est quand elle est avec les voisines et les copines. Les copines voisines. Elles me sourient, elles rigolent, elles se cabrent, elles se moquent, elles sont à la limite de la folie mais je sens que ce soubresaut leur fait du bien. Je l’entends dire bonjour et encore bonjour et encore bonjour. Parfois je ne l’entends plus, elle est terrée dans son silence. Vivement les voisines !
Tu vois comme je sais tout. Tu me crois maintenant ? Je connais le présent et le passé et c’est ce qui me permet de présager sur l’avenir, à quelques détails prêts. Les choses ne se dérouleront peut-être pas exactement ainsi, mais ma connaissance de l’histoire de cet endroit me fait déjà imaginer mes prochaines années.
Je suis un enfant à naître et mes yeux vont au-delà du présent, dans une histoire que tu as toi-même oublié, en même temps que les mots et la mémoire au lendemain de ta naissance. Veux-tu que je te raconte un peu ? Que je te fasse visiter mon prochain lieu de vie, écouter mes voisins et prédécesseurs ?
Je te dirai la diversité de mes origines, nos grands-parents qui arrivaient de toutes parts dans l’espoir de jolis lendemains, les ouvriers des usines et les manœuvres des chantiers, les immeubles qui sortent de terre, leur éclat neuf, leur confort, la ville encore si petite et tout ce nouveau monde exilé de sa terre natale.
Je te dirai les fêtes, les sorties en famille, les concerts, les jeux des enfants, les amitiés qui se nouent à la sortie de l’école, dans les locaux de l’Aves ou à la maison de quartier. Je te dirais la belle vie que l’on regrette tantôt, l’époque du village, où ils apprenaient à se connaître, à vivre ensemble, chez eux. Un nouveau chez soi, en commun.
Je te dirai les départs des uns vers de nouveaux quartiers et les déceptions des autres, les usines qui ferment et le chômage qui s’installe, la concurrence dans l’emploi, les tensions entre générations, la haine qui grandit, la crise du quartier et de la ville, cette ville qui a grossi si vite.
Je te dirai les rumeurs qui circulent. Celles à l’intérieur du quartier. Celles sur les Pins. Celles sur Vitrolles.
Je te dirai les espoirs et les peurs, les rêves des enfants d’hier et d’aujourd’hui.
Je te dirai par leurs voix car de voix je n’en ai pas encore. Ils sont tous là et ils te conteront eux-mêmes l’aventure humaine de ce lieu. Pour les entendre, il faudra être parfaitement silencieux car elles viennent de loin et sont trop facilement recouvertes par les bruits du quotidien. Tu te pencheras tout près de moi, et tu fermeras les yeux pour entrer en toi, en moi, en cette histoire que l’on porte au moins autant qu’elle nous porte, qui nous fait au moins autant qu’on l’a fait.
Alors, peut-être, tu comprendras. Tu comprendras qui je serais dans ce quartier et dans cette ville. Tu verras les contradictions et les tensions que l’histoire m’a léguées, la réputation qui me précédera partout où j’irais, les jeux et l’insouciance qui me combleront en tant qu’enfant, les soucis de mes parents que je devrais porter, les projections si difficiles dans un avenir radieux. Tu apercevras le jeune que je pourrais devenir, les classes d’âge que je devrais franchir. Tu sentiras tout cela sur fond de métamorphose physique. De mon corps et de celui de mon quartier. Les choses que l’on rase, celles qui se transforment. Et l’ensemble qui continue de croître. Jusqu’où ?
Mais peut-être qu’au fond, cela se passera différemment. Ne se répétera alors que le quotidien des gestes et des voix. Les rires, les cris, les larmes et la douceur de ma mère. Les voisines. Les copines. Les voisines copines. »
18:40 Publié dans Les récits du mois - Une ville, cent histoires | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
La ville se construit - Les Pins, terre d'exil
Notre histoire commence durant les premières années de la décennie 60. Le visage de Vitrolles est encore celui d’un petit village bâti au pied d’un grand rocher pour résister au Mistral. Toutefois, c’est déjà le temps des grands projets. Avec la zone industrielle des Estroublans à laquelle il est étroitement lié, le quartier des Pins prend forme. Des architectes profilent des bâtiments et des espaces, imaginant les hôtes qui leur donneront vie : ces personnages qui vont et viennent à l’abri des arbres, ces enfants qui courent un peu plus loin, une atmosphère générale de cité heureuse couchée sur le papier…
Pourtant, nos personnages ne sont toujours pas là. A Marseille, en Algérie ou ailleurs, ils vaquent à leurs occupations. Essayons d’en imaginer quelques-uns avant de s’attarder plus longtemps sur la construction du quartier…
Chapitre 1 - Itinéraires d'avant les Pins
7 juillet 1962, Evelyne a 30 ans
« Depuis quelques mois, l’ambiance ici est terrible. Surtout ces derniers jours. Le marché en dessous de la maison a brûlé. Nous découvrons chaque jour de nouveaux meurtres. Les cadavres jonchent le trottoir. Et il y a une semaine, ma fille m’a appelé pour me demander de venir voir le monsieur qui pendait à la fenêtre du dessus. Il était nu, émasculé…
Roger est parti il y a maintenant plusieurs semaines à bord d’un chalutier, si bien que je me retrouve seule avec les enfants. J’ai tenté de tenir le coup le plus possible, en espérant qu’il rentre vite pour que nous puissions partir tous ensemble. Pourtant, la nuit dernière, je n’ai pas eu le choix. Bab el Oueb était en feu. Les maisons brûlaient, leurs occupants étaient tués. J’ai tout laissé : la maison que l’on avait achetée, l’argent, les papiers, les habits. Je n’ai pris qu’une petite valise dans laquelle j’ai rangé à la va-vite le linge de mon petit.
Nous sommes partis sans bruit, mes deux filles, ma nièce, mes deux garçons et moi. Juste à temps. Derrière nous, dans la rue, on entendait les mitraillettes, on apercevait les maisons en feu. Ma maison. Des bateaux étaient amarrés et s’apprêtaient à nous rapatrier. Il y avait là tant de monde et tant de panique que l’on nous poussait comme des moutons dans les cales. Tous voulaient entrer et personne ne faisait attention à mes enfants.
Enfin, j’y suis. En route pour la France, un pays dont je porte la nationalité sans y avoir jamais mis les pieds. Je vais rejoindre ma sœur et Roger nous retrouvera là. Nous ne pouvons plus vivre ici. Les uns et les autres s’entre-tuent. On me menace quotidiennement. J’ai trop peur.
Elle m’a écrit qu’on lui avait trouvé une maison en Seine et Marne. C’est au nord de la France. C’est là que je vais me réfugier. Que vais-je y découvrir ? Que va t’on y faire ? Retrouverais-je un jour mon pays natal, la Tunisie?
…
5 décembre 1969, Emilia a 20 ans
« La France. J’y suis. En règle, avec mes papiers, désormais intouchable dans mon pays. Il fait froid, et je ne connais rien à la langue. Mais j’ai 25 ans et l’avenir devant moi, la possibilité de parler, bouger et rire sans avoir le sentiment d’être en permanence sur écoutes et la crainte d’être arrêtée pour propos diffamatoire.
(...)
Mon mari a traversé la frontière le premier, clandestinement, à pied, de nuit, avec un passeur. Sans encombre. Il s’est installé dans un petit village des Hautes-Pyrénées où d’autres personnes du pays vivaient. Elles l’ont aidé à trouver un logement et du travail dans le bâtiment et, de là, une carte de séjour, avec laquelle il pouvait désormais passer officiellement la frontière.
Quand j’ai appris qu’il avait trouvé un emploi, j’ai pris la décision de le rejoindre, en décembre. Mais pour une femme, le chemin était trop éprouvant et l’aventure risquée. Alors, nous avons cherché une autre solution ; un ami de mon mari, qui était chauffeur de taxi, a été chargé de me mener en voiture jusqu’à la gare ferroviaire située à côté de la frontière. Là, j’étais censée prendre le train où mon mari m’attendait. Nous avions prévu de faire semblant de ne pas nous connaître jusqu’à ce qu’on ait passé la frontière.
Je suis partie un matin de mon village avec une petite valise, sans argent, sans papier. J’habitais alors à 300 kilomètres de la frontière ; nous en avions pour trois heures de route. Personne n’était au courant de ma décision, sinon ma famille proche. Pourtant, il m’a semblé que le chauffeur s’en doutait puisqu’il m’a lancé au début du trajet: « Faites attention si vous allez en France !». Bien sûr, je n’ai pas relevé la remarque, j’ai nié.
Arrivé au village-frontière, il s’est arrêté à proximité de la gare, s’est retourné et m’a dit: « restez dans le taxi, je vais téléphoner. » Et il est sorti de la voiture, me laissant toute seule à l’arrière. Comme il ne revenait pas, je suis allée me promener un peu dans le village en attendant le train. Il pleuvait. Peu à peu, j’ai commencé à réaliser que tout le monde me regardait. C’est comme ça que j’ai compris : J’étais surveillée.
Quand le train est arrivé sur le quai, j’ai fait signe à mon mari, il m’a fait comprendre de monter quand même dans le train, au dernier moment, juste avant le départ, au dernier sifflement.
J’ai donc attendu…
Le train a sifflé.
Je suis montée.
Il n’a pas quitté la gare.
…
18:35 Publié dans Les récits du mois - Une ville, cent histoires | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
Générations d'habitants
Chapitre 1 - Les pionniers
1971.
Les premiers habitants récupèrent leurs clefs à la rue d’Oran.
Il y a d’abord les Lorrains, venus avec la Solmer qui installe ses usines sur le pourtour de l’Etang de Berre pour échapper à la crise du charbon et profiter des dernières heures du pétrole.
Les Marseillais qui suivent leur entreprise sur la zone industrielle.
Les Berrois qui perdent leur logement au moment de la destruction du vieux Berre.
Les anciens mineurs des Cévennes et de Provence.
Les Pieds-Noirs qui ne se sont pas encore fixés depuis leur rapatriement.
Les travailleurs algériens employés dans le bâtiment, à Shell et sur la zone industrielle.
Les Vitrollais du vieux village qui travaillent aux Estroublans.
Et d’autres familles du Sud, du Nord, de l’Ouest et de l’Est qui souhaitent autant profiter des opportunités d’emploi dans la région que des possibilités de logement social qu’offre déjà Vitrolles. Dans la ville comme dans l’ensemble du département et du pays, le contexte est celui du développement industriel, qui se traduit par un appel à de la main d’œuvre peu qualifiée, une forte augmentation de population en zone urbaine et, par voie de conséquence, une crise du logement.
Or, les grands ensembles constituent une solution idéale à ce problème d’hébergement. Vantés pour leur confort et leur originalité architecturale censée favoriser les échanges et la qualité de vie, ils sont également économiques et permettent de loger un grand nombre de gens sur une surface réduite.
Grâce au flambant neuf quartier des Pins, avec la dizaine de milliers de nouvelles personnes qu’elle accueille, la ville de Vitrolles triple sa population et se modèle un visage de nouveau-né, une petite ville encore vierge d’une histoire commune.
Je pourrais presque dire que j'ai créé ce quartier
«… J’avais 11 ans. Mon père travaillait dans une société de manutention, qui se délocalisait sur la zone industrielle des Estroublancs. L’entreprise déménageait également ses salariés de Marseille. Nos familles sont toutes arrivées au même moment car nous étions du même endroit et que nos pères travaillaient ensemble. Ce fut un déplacement collectif. Je suis venue avec mes copines! Et ce qui s’est passé pour nous à la Menthe s’est également passé dans les autres bâtiments. Au Lavandin, il n’y avait que des gens qui venaient du vieux Berre.
Ici, tout était neuf : il y avait la baignoire dans les appartements, le chauffage, des cuisines équipées… Les conditions étaient réunies pour que tout se passe au mieux!
A mon arrivée, il n’y avait encore que les barres du Basilic et de la Menthe. Les soubassements de la Sarriette étaient en cours de construction. Nous étions les premiers. Je pourrais presque dire que j’ai créé le quartier ! C’était la campagne. On cueillait les cerises dans les arbres, on allait à la piscine au vieux village, on ramassait les asperges sauvages et les olives dans les champs… En même temps, les bâtiments se construisaient à toute allure, en l’espace de quelques mois, une nouvelle barre sortait de terre! Le mot d’ordre était « croissance-croissance » ! Pendant des années, on a assisté à une course à l’équipement qui ne s’arrêtait jamais: bâtiments d’habitation, écoles, administrations, commerces. L’emploi suivait car les usines délocalisaient leurs employés.
C’est vrai qu’on était heureux à l’époque. Les gens des taudis de Berre et de Marignane arrivaient et s’installaient. C’était le plein-emploi. Il n’y avait aucune voiture à l’intérieur du quartier, les parkings actuels n’existaient pas. Il fallait faire des kilomètres pour aller au centre commercial ou au vieux village. Vitrolles était alors en plein essor. C’était la deuxième ville nouvelle en France. Il fallait montrer que ces concentrations de bâtiments pouvaient fonctionner. Alors de l’argent, il y en avait»
En arrivant de Berre
«Mme C : Nous, on vient d’une ville qui se trouve en Algérie, dans les Aures. Mon père est d’abord venu seul, durant l’année 1949, pour travailler à la raffinerie de Berre. Il nous a fait venir en 1961, ma mère, mon frère et moi. J’avais douze ans et le lendemain de mon arrivée, j’allais déjà à l’école ! comme je ne parlais pas un mot de français, on m’a inscrite en CP. J’ai ensuite suivi le CE1, puis le CE2 et je me suis arrêtée là car j’avais déjà quatorze ans. Mon père m’avait trouvé un centre pour jeunes filles, où on apprenait la couture, la puériculture, la cuisine, le calcul, la dictée…
Au début, le bled me manquait. Dans la ruelle où je vivais, on ne voyait jamais personne. C’était triste ! Heureusement, j’ai rencontré une fille, Denise. Nous sommes devenues copines. Le dimanche, on s’habillait bien et on sortait ensemble au marché; parfois on allait au cinéma. Ces moments-là, c’est vrai que c’était la belle vie ! Et puis il y avait les vacances : tous les ans, on retournait en Algérie. Une fois mariée, j’ai continué. Chaque hiver, j’allais voir la neige avec mon dernier fils. C’est si beau là-bas au mois de janvier.
M. C : Moi aussi, en arrivant en France, je ne savais pas parler le français. On était en 1953. Mon père travaillait à la Schell et m’a mis à l’école de Berre. Le souvenir que je garde des premiers jours, c’est qu’on ne me comprenait pas. Alors, quand j’en avais besoin, j’allais aux WC sans demander la permission et je me prenais une rouste sans savoir pourquoi… J’ai arrêté l’école rapidement, à 14 ans, pour aller travailler du côté de l’Etang, à la campagne. On me faisait tailler des vignes, faire le porteur, conduire des tracteurs. L’homme à tout faire ! Et puis en 1960, je suis devenu manœuvre sur des chantiers. J’ai commencé à faire de la peinture, du sablage et du pistolet. Et à partir un peu partout en France, à Metz, Bordeaux, Dieppe, la Normandie… Partout où on cherchait des maçons sur des chantiers.
Mme C. : Quand nous nous sommes mariés, j’avais dix-neuf ans. Mon mari travaillait avec mon frère, dans la peinture. Les fiançailles et le mariage ont été organisés à Berre. J’ai quitté la maison de mes parents pour aller vivre chez ma belle-mère avec la famille de mon mari. J’y ai eu deux enfants. Mais le logement était petit et vieux. Nous avons déposé une demande d’HLM sur Berre. On nous a répondu qu’il n’y avait pas de place pour nous dans les HLM et suggéré d’aller à Vitrolles où des immeubles se construisaient. Les choses se sont déroulées assez rapidement. On est allé cherché les clefs à Marseille, rue d’Oran. Et on s’est installé là, dans cet appartement et dans cet immeuble. La construction du Lavandin venait de s’achever.
M. C. : Tout ce bâtiment a été réservé aux habitants du vieux Berre parce que là-bas, le quartier était entièrement rasé. Peut-être qu’ils se sont entendus entre maires. En tout cas, ici, il n’y avait que des Berrois.
Mme C : C’était tout neuf. On avait des toilettes et des douches dans l’appartement alors qu’à Berre, on se douchait à la casserole. Et on avait même un gardien. La vue de notre cuisine, c’était la colline et rien d’autre, ni tour, ni villa, ni immeuble.
M. C : Oh, c’était vide. Il n’y avait pas grand monde, sauf Carrefour. Ensuite, c’est allé très vite ; ils n’ont pas arrêté de construire. A la zone industrielle, il n’y avait que des entreprises, mieux qu’au Canet… Et puis je ne sais pas ce qui s’est passé, beaucoup ont commencé à partir…
Je gagne aujourd'hui ce que je gagnais il y a vingt-cinq ans
« …Quand j’y pense… J’avais tout à l’époque : une prime d’ancienneté, une prime de rendement, et pourtant j’étais jeune, c’était pas comme maintenant. Mais j’étais le chouchou du garage. Le patron s’était même occupé de me trouver un endroit pour dormir. Il m’avait dit: « ce n’est pas la peine de rentrer à Gignac tous les soirs ; je vais te trouver un appartement à Vitrolles ». Il avait fait une demande à l’OPAC et deux mois après, j’avais un logement à la Menthe. Ah, il était bien ce patron, j’ai du respect pour lui ! Je l’avais rencontré par hasard, parce qu’un client de l’ancien garage où j’étais embauché m’avait dit : « On cherche quelqu’un en carrosserie dans la Zone industrielle de Vitrolles, allez-y de ma part ». À l’époque, je travaillais encore chez Simca. La Simca 1000, vous ne vous souvenez pas ? vous êtes trop jeune peut être ? Ah qu’elle était belle ! et la Renault 8, cette grosse voiture, vous vous rappelez ? Elle était à la mode. C’était beau tout ça…
Je disais donc que je m’étais présenté un jour, au hasard. J’avais tapé à la porte et une heure plus tard, j’étais embauché. D’abord huit jours d’essai puis vingt ans ! Ah, c’était bien cette époque, moi, vous savez, j’aimais mon métier, je respectais mes heures. À force, j’étais devenu un vrai docteur. Si on m’apportait un camion, il suffisait que je le regarde ou que je l’écoute à peine pour savoir exactement où il avait mal !
C’est comme ça que j’ai pu passer mon permis de conduire. C’est comme ça qu’en 1974, Monsieur Duboui a acheté sa première voiture, une Diesel 204. Ah qu’elle était belle ! elle m’a emmené au Maroc et en est revenue avec ma femme !
Vous savez, à l’époque, la France était un pays d’accueil, sans papier, sans rien.
(...)
Mais quand j’y pense… »
La chaine, le ménage et l'ANPE
« On devait être aux environs de 1983. J’étais en vacances dans le midi. On rejoignait la communauté de Vitrolles. Je me souviens très précisément de mon entrée dans le Lilas. L’odeur. Une odeur affreuse. Je m’étais dit : « jamais je ne pourrais venir vivre ici ». Déjà, à cette époque, il y avait des problèmes de canalisations. A chaque fois qu’il pleuvait, on sentait les remontées d’égouts.
Et puis deux ans plus tard, j’étais là. La communauté m’avait proposé de rejoindre Vitrolles et de quitter Roubaix, où j’avais travaillé quinze années à la sécurité sociale avant de faire une formation en théologie.
Quand je suis arrivée ici, il a d’abord fallu chercher du boulot. J’ai déposé mon CV à neuf heures aux Nettoyages du Midi, qui étaient situés à cette époque aux Arcades de l’Abbaye et se sont déplacés par la suite sur la zone industrielle. À neuf heures trente, j’étais embauchée. Et payée à la tâche. J’avais une liste d’actions à faire, une liste effarante, à droite et à gauche, sur la zone de Vitrolles et sur celle d’Aix, qui impliquait des horaires délirants car certaines entreprises voulaient que la femme de ménage passe avant ou après les heures de bureaux. Si on réalisait toutes ces tâches, on était payé le double du Smic. Évidemment, c’était impossible. Alors je faisais ce que je pouvais. Ils m’avaient mis à disposition une vieille 2 CV dont les freins étaient morts et la boîte de vitesses à l’agonie. Un jour, elle a été fracturée. Je me suis garée en double file pour aller prévenir le patron et, à mon retour, j’avais un PV. À la fin du mois, il a été prélevé sur ma paie. Et quand le garagiste leur a dit qu’il fallait changer la boite de vitesses, ils ne l’ont pas fait si bien que j’ai fini par tomber en rade sur la route. Je travaillais souvent très tôt le matin ou tard le soir et je me retrouvais à chaque fois seule, au milieu de la zone, sans la proximité d’autres collègues de travail. Oh, je tenais le coup grâce à ce que j’appelais « mes petites résistances » : je ne portais pas leur badge, qui n’était ni plus ni moins que l’étiquette que l’on mettait sur les balais. Je refusais de n’être qu’un balai, même si pour eux…
J’ai fini par quitter les Nettoyages du Midi lorsqu’une copine de la communauté m’a proposé un travail saisonnier dans l’usine où elle travaillait. Lee Cooper. Sur la zone.
Il y avait plusieurs activités. Par chance, je me suis retrouvée au repassage des pantalons et non à l’atelier de délavage qui dégageait une odeur de chlore très puissante. Nous étions trois. La première faisait le repassage des coutures, la seconde le repassage des jambes et la troisième, moi, les finitions par les bassins. Nous devions repasser quatre cents pantalons par jour. J’étais debout, et je faisais pivoter le pantalon trois fois d’un côté, trois fois de l’autre, en activant à chaque fois la presse à vapeur. J’avais compté que je reproduisais deux mille quatre cent fois les mêmes gestes. Comme j’étais grande, j’étais obligée de me voûter légèrement et mon dos en pâtissait. Un jour, j’ai voulu décomposer intellectuellement chacun de mes actes pour être plus efficace et sortir du geste machinal. Mais je me suis pris la presse sur la main alors je suis revenue à ma première façon de faire, l’automatisme. Je me souviens qu’au début, je me réveillais parfois en pleine nuit et me surprenais à reproduire les mêmes gestes avec mon drap ! Comme je passais mon temps sous la vapeur, la peau de mes doigts s’abîmait et ils saignaient très facilement. Une fois, le sang a laissé une trace sur un jean, je suis allée leur dire et ils n’ont rien trouvé d’autre à faire que m’engueuler. Pourquoi dans ce cas le signaler ?
Entre salariés, nous étions solidaires. Parfois, quand je n’avais pas fait quatre cent pantalons, une ouvrière qui avait un surplus me passait les siens. Chez Lee Cooper, on travaillait à la saison. Lorsque l’entreprise avait répondu à la commande, nous étions dehors. C’est comme ça que je me suis retrouvée chez Saman, qui fonctionnait aussi sur le principe saisonnier. Là, nous étions à l’emballage des légumes et des fruits secs. Les amandes effilées étaient versées dans un bac. En dessous, une sorte de chariot passait avec des barquettes pré-formées de plusieurs tailles. Les amandes s’y versaient puis le chariot continuait son chemin jusqu’au filmage et à l’étiquetage automatique par soudure vapeur. Nous étions trois par machine. Un chef de machine apportait les palettes et moi, j’étais en bout de chaîne. Je vérifiais que l’étiquette était bien centrée, je soupesais les barquettes de la main ; lorsque je présumais qu’il pouvait y avoir un écart entre le poids affiché et le poids réel, je vérifiais celui-ci avec une balance et les renvoyais le cas échéant dans le circuit. Puis je les rangeais dans le carton ou dans des sortes de containers métalliques qu’on appelait des technifils. Si vous saviez à quel point j’avais mal au dos à force de me lever et de me baisser sans arrêt. Parfois, en position basse, je me disais : « Cette fois, je n’arriverais pas à me relever… ». Comme à Lee Cooper, nous ne connaissions jamais le terme de nos contrats de travail. Parfois, on voyait un petit groupe qui était appelé et devait monter voir le responsable. En général, c’était une mauvaise nouvelle. Ils revenaient en nous disant : « ça y est, on a fini nos contrats ». Moi, j’ai fait partie du lot de ceux qui ont été licenciés avant Noël, une des dernières vagues. Et puis le 2 janvier, j’étais rappelée pour recommencer sur le même poste et avec le même travail, mais sous la houlette d’un nouvel employeur, Varna.
Ensuite, j’ai fait de nouveau du ménage pour l’entreprise O’net. Nous étions envoyées dans les usines pour nettoyer les bureaux. Un jour, ils m’ont envoyée à la Snias, ex-Eurocopter. Un responsable m’a conduite jusqu’aux vestiaires des femmes. Elles m’ont regardée. Il a dit à l’une d’entre elles de prendre ses affaires et de partir car elle changeait de poste. Visiblement, cette femme ne le savait pas ; moi non plus. Toutes les autres m’ont fait la tête comme si j’étais responsable de ce qui arrivait à leur collègue. J’ai travaillé la journée et je me suis arrêtée le soir même.
Ensuite par une agence d’interim, j’ai trouvé un boulot à Pomona, dans une entreprise de surgelés sur Aix-les-Milles. J’y suis restée quatre années. J’étais à l’atelier compostage. Il s’agissait de mettre les étiquettes sur les produits. Il y avait au moins quinze à dix-huit postes et cinq ou six chaînes. Mais cet atelier a été supprimé dans les années 90 avec le remplacement des étiquettes par les code-barres. Les premiers licenciements ont eu lieu avant mon départ et se sont poursuivis par la suite, au fur et à mesure que le système des code-barres se généralisait à toute la chaîne de la consommation et que les supermarchés s’équipaient de lecteurs.
Après mon licenciement, j’ai continué à chercher par le biais de l’ANPE. Je me souviendrais toujours de cet entretien que j’avais eu avec une des personnes chargées du suivi des demandeurs d’emploi. J’avais refusé les deux heures de ménage par jour qu’elle me proposait parce que d’une part, cela ne me faisait pas vivre et que d’autre part, les allocations chômages étaient diminuées d’autant. Elle m’avait répondu : « vous savez, Madame, le chômage, ce n’est pas une rente ! ». J’étais folle. Que supposait-elle ?
Au total, cette période de travail sur les zones a duré dix ans. J’ai dû rester une à deux années dans chaque usine. C’était dur, mais je ne regrette rien. C’est vrai, l’usine est un monde spécial, où tu dois faire tes preuves, un monde difficile. Mais il y a autre chose. Quelque chose que l’on retrouve à chaque fois. Une solidarité entre les employés. Un soutien. Vraiment, je ne regrette pas toutes ces années.
Quand je suis revenue sur le quartier après dix années d’absence, nous étions en 2001. J’avais décidé de chercher du travail dans l’animation. J’ai d’abord remplacé une aide médicopsychologique à l’Arc-en-Ciel, un institut pour aveugles et malentendants à Marseille. Malheureusement, comme je n’étais pas titulaire, mon poste ne pouvait pas être stabilisé. Ensuite, j’ai été animatrice à l’Aves durant six mois, en contrat CES. Le contrat n’a pas été renouvelé car je coûtais trop cher. J’ai travaillé un moment aux Ptits Débrouillards à Marseille puis dans le Var, sur des demi-journées. Là encore, mes Assedic ont été supprimés et je n’ai au final pas gagné un sou de plus que si j’étais restée au chômage. J’étais furieuse. J’avais lancé à la personne du guichet : « Vous savez ce que vous voulez ? Vous voulez qu’on crève, en nous maintenant la tête sous l’eau ! ».
Je suis étonnée que les gens ne disjonctent pas plus. Qu’ils fassent la queue sans rien dire. Qu’ils ne réagissent pas quand on leur fait comprendre qu’il faut qu’ils disent ce qu’ils ont sur le coeur à la borne-écran située à l’accueil car soi-disant, « c’est pareil, la borne ou l’agent d’accueil ». Je me souviens de mon dernier entretien à l’ANPE. La dame semblait excédée, elle m’expliquait les choses à toute allure. Et quand j’ai eu le malheur de lui demander une précision, sa réponse technique rapide et incompréhensible m’a fait me sentir idiote. Je n’osais plus rien dire. Et pourtant, je parle et comprend le français parfaitement… »
Chapitre 2 - Générations 80
En toile de fond : la ville nouvelle, à toute vitesse
(...)
En 1973, le statut de ville nouvelle, défini par la loi Bosher du 10 juillet 1970 est attribué à un territoire composé, à l’ouest de l’Etang, de Miramas, Istres et Fos-sur-Mer qui seront regroupés en intercommunalité et à l’Est, de Vitrolles, qualifiée de commune associée, en raison de sa position géographique avantageuse entre la zone de Fos-sur-Mer et l’aéroport de Marseille-Marignane.
La même année est créé l’EPAREB – Etablissement Public d’Aménagement des Rives de l’Etang de Berre- chargé d’aménager, par délégation de l’Etat, le territoire de la ville nouvelle durant les trente prochaines années.
Sur la commune de Vitrolles, l’attribution de ce nouveau statut va entraîner des financements accrus de l’Etat afin d’accélérer son urbanisation.
L’état d’esprit est alors entièrement tourné vers la croissance industrielle et les progrès techniques. Nul souci d’une crise qui en fait pourtant déjà trembler certains depuis les accords de Téhéran en 1971. Nul souci d’emplois qui pourraient s’épuiser, d’une trop grande concentration urbaine qui pourrait aller à l’encontre du bien-être des habitants, d’une pollution qui pourrait nuire à tous. Non, l’heure est à l’optimisme. Au rythme où vont les choses, 6 100 emplois à Vitrolles en 1971, 11 400 en 1976, on en prévoit 45 000 en l’an 2000. Au rythme où vont les choses, 7 000 habitants à Vitrolles en 1971, 22 000 en 1976, on en prévoit 140 000 en l’an 2000. Il faut donc urbaniser, « d’Est en Ouest, à partir du vieux Vitrolles », en y incluant « tous les éléments constitutifs d’une vraie ville » : un habitat diversifié – au rythme annuel de 1000 logements par an, des équipements publics à l’intérieur des quartiers, des cheminements piétons, des espaces verts, des transports en commun, des pôles d’animation sociale et culturelle, de grands équipements comme une gare, une université et un centre de congrès,… De quoi donner à la ville une dimension de métropole.
Ainsi, dans le même état d’esprit que les autres villes nouvelles françaises créées à cette époque en banlieue lilloise et parisienne, les aménageurs voient les choses en grand. C’est l’occasion de créer de toutes pièces un monde encore vierge d’histoire humaine, d’innover en matière d’architecture, d’investir dans la culture et l’animation, de tenter et de tester de nouvelles formes de sociabilité. Un objet magnifique et merveilleux au sein duquel on imagine déjà les gens se déplacer à la façon de playmobils que l’on fait sortir de la maison, faire leur marché, monter dans une voiture familiale pour se diriger au travail, à l’hôpital, au parc, à la piscine… Qu’importe! On peut aller où l’on veut puisque tout est possible et que l’argent est là pour réaliser les plus grandes aspirations.
C’est ainsi qu’au fil des années, Vitrolles s’agrandit, un peu malgré elle, sous la tutelle d’un établissement public qui, s’il est prêt à ajuster certains de ses projets, s’inscrit cependant dans un programme de construction tout azimut, par fidélité à la mission initiale qui lui avait été attribuée. En 1982, elle compte 22 700 habitants, 35 400 en 1990, 36 800 en 1999, 37 400 en 2005.
Autrefois situé à l’extrémité sud de Vitrolles, le quartier des Pins se retrouve encerclé et fait désormais plutôt figure de lieu central. Il est entouré au Nord par les Plantiers, au Sud par le Liourat, à l’Est et à l’Ouest par la Petite Garrigue et le domaine des Pins. Les lapins ne courent plus dans les champs du Liourat. Pour aller au village ou à Carrefour les jours de pluie, on ne patauge plus dans la boue. Le bitume est là.
(...)
Deuxième génération d’habitants : 1980-1990
Les premiers départs ont eu lieu, l’ascension sociale a permis l’accès à la propriété. Une villa avec jardin, de l’habitat péri-urbain. Progressivement, le département des Bouches-du-Rhône fourmille de lotissements et de pavillons. De grands ensembles se sont construits à l’ouest de l’Etang et les travailleurs de Fos sont allés s’y installer. Beaucoup de Pied-noirs quittent les logements sociaux pour habiter dans la copropriété des Plantiers ou se font construire des villas sur l’avenue de Marseille, vers les Pinchinades, au Liourat.
Il y a aussi le départ des militants, de tous ceux qui avaient choisi, par conviction, de s’installer dans les quartiers populaires, pour être au cœur des mouvements collectifs de travailleurs.
La fin des années 70, puis le début de la décennie 80 sont également marqués par les procédures de regroupement familial qui débutent avec le discours de Valéry Giscard d’Estaing en 1974 annonçant l’interruption de l’immigration et s’accélèrent en 1981 sous le premier septennat de François Mitterrand. De nouveaux habitants arrivent aux Pins : les familles des travailleurs immigrés qui se logeaient jusqu’à présent en foyers ou au gré des chantiers.
Au fur et à mesure de la décennie suivante, d’autres figures intègrent le quartier. Elles sont liées en partie aux conséquences de la crise de l’emploi. Des familles monoparentales, des personnes licenciées de leur entreprise. Petit à petit, ces visages rendent compte de la paupérisation générale de catégories populaires et ouvrières françaises déboutées par les fermetures d’entreprises et par l’agonie d’un système reposant sur le modèle du capitalisme industriel.
1979, j'ai reçu une gifle
Ma sœur m’avait dit : « Ici, c’est le Paradis, tu trouves un logement tout de suite et il y a du travail pour tout le monde ». Elle habitait alors un F3 dans un des immeubles de la Logirem et me disait s’y sentir bien. Ils s’étaient installés là pour se rapprocher de la famille de mon beau-frère et ils insistaient pour que nous les rejoignions. Mon mari est venu en premier, deux mois avant moi. Par l’intermédiaire de mon beau-frère, il a trouvé du travail à St Victoret, dans la maçonnerie. La vie ici ne l’a pas convaincu et il a d’abord voulu repartir. Mais ma sœur l’a poussé, tant et si bien que les choses se sont passées très vite ; ils ont contacté un déménageur qui devait au même moment faire une livraison dans les Hautes-Pyrénées. Il a donc été convenu qu’il nous ramènerait tous, moi, les enfants, qui étaient alors âgés de 7 et 9 ans, les habits et les meubles.
Quand je suis arrivée, j’ai reçu une gifle.
Avant Vitrolles, je n’avais jamais habité en HLM. Que ce soit au Portugal ou en France, j’avais toujours vécu dans des petites maisons individuelles. Et ici, ces immeubles si hauts et ces ascenseurs… Je n’ai pas compris ; je ne connaissais pas… Alors cette ville m’a d’abord donné envie de pleurer et de repartir aussi vite.
J’ai d’abord vécu chez ma sœur et je me suis rapidement mise à chercher un appartement : j’en ai trouvé un au Narcisse avec ascenseur.
Au moment de notre déménagement, on nous a volé le matelas.
Quelques temps après, ce fut la moto de mon mari que nous avions achetée pour qu’il aille à son travail.
Puis notre petite chatte siamoise qui attendait des bébés.
Par la suite, nous avons récupéré un autre chat, si gentil qu’il allait même chercher les enfants à l’école. Mais un jour, il s’est fait tabasser par des gens et en est mort.
Toutes ces petites choses ont fait de la peine aux enfants.
Moi, je n’en croyais pas mes yeux. Le vol était inconnu et impossible. Au Portugal et dans les Hautes-Pyrénées, les voitures et les maisons restaient ouvertes. On laissait tout dehors. Jamais rien ne se passait.
Malgré tout, je ne regrette pas d’être venue à Vitrolles. Ici, le climat est plus doux et mes enfants n’étaient plus aussi souvent malades ; là-bas, c’était la neige neuf mois de l’année. Nous sommes arrivés au mois de juin en pantalon et anorak et il a fallu acheter des vêtements adaptés à la température !
Mais mon adaptation à Vitrolles a été plus longue que dans les Hautes Pyrénées. Là-bas j’étais reçue à bras ouverts ; notre village était aussi accueillant qu’une famille. Ici, l’ambiance était agressive et les gens froids. Nous étions dans une ville d’immigrés ; il ne fallait pas se cacher la face. Il y avait toutes les nationalités et religions. Mais les Français de souche, on pouvait les compter sur les doigts de la main. »
Ouvrir le frigo, avoir des lits superposés
« Mon père avait l’habitude de faire des allers-retours depuis Sidi, seul, deux ou trois mois par-ci par-là. Ici, il était saisonnier, un temps plombier, un temps soudeur et habitait dans des foyers, à Martigues, à Marseille, à Nantes, à Paris…
En 1978, à la mort de Boumediene, il a décidé d’emmener sa famille, « au moins pour les études des enfants » et, par l’intermédiaire de collègues de Sidi, nous nous sommes installés en sur le quartier en1979. J’avais neuf ans et demi.
Je me souviens bien de mon arrivée. C’était magnifique.
Ouvrir le frigo.
Avoir des lits superposés, des chambres séparées pour les filles et les garçons.
En Algérie, nous dormions tous ensemble dans le salon. Nous étions groupés, la maison était toute petite et la ville immense. Ici, c’était magnifique. Une petite ville comme ça… On se connaissait tous. Il y avait un mélange d’Africains, de Portugais, d’Italiens, de gitans espagnols, de Français. Il y avait de l’entente.
(…)
Puis la ville s’est agrandie. D’un coup. Il y a eu les gens de Marseille. Et puis la drogue. D’un coup, des jeunes qui n’avaient aucun repère sur la ville sont arrivés en masse. »
Chapitre 3 - Les enfants des Pins
Les enfants des Pins, ce sont d’abord ceux qui ont grandi dans ce quartier à ses débuts et qui sont eux-mêmes parents aujourd’hui. Ils ont la quarantaine, se sont gorgés de fêtes et de sorties avec le mouvement associatif et politique, se souviennent des excursions campagnardes à la sortie du quartier. Souvent militants, ils ont participé aux premières marches contre le racisme, été témoins de l’urbanisation intensive de la ville et de son évolution politique, un coup de fouet rasant tout sur son passage, à commencer par l’entente et la confiance entre locataires. Beaucoup ont quitté le quartier quand d’autres y restaient, par choix ou par dépit.
Ce sont aussi ceux qui sont nés ici, la génération 1970-1980. Trente ans aujourd’hui. Parents en devenir. Déjà surnommés « les jeunes » hier. Ils se souviennent des fêtes et de la maison de quartier qui les accueillait quotidiennement après l’école ou pendant les vacances. Ils se souviennent des vacances et des classes vertes à Névache. Victimes de la crise de l’emploi et d’un marché de l’immobilier qui les laissent sur le pas de la porte du foyer parental, stigmatisés dans leur recherche d’emploi, ils ont longtemps accumulé des petits contrats précaires. Ils ont été animateurs à l’Aves et à Névache, se souviennent du trafic de drogue et des overdoses sur la place du Casino, puis de la fermeture, terrible, de la maison de quartier et des lieux de sortie, de la haine, de leur incompréhension et de leur haine. Ils ne sont plus si jeunes aujourd’hui et certains ont dû couper les ponts avec les Pins pour passer dans une tranche d’âge supérieure, sortir de la galère et des errances entre copains. Ils revendiquent le respect à l’égard des aînés et en déplorent l’absence chez les « microbes ».
Ce sont également les jeunes d’aujourd’hui, la génération 1990, les « microbes », bandes de filles et bandes de gars, à la frontière entre l’école et le reste, à la mode des cités, survet ou jean slim, des envies ou des ras-le-bol plein les poches…
Ce sont enfin les enfants, la génération 2000. Les jeux, les rêves.
J'ai grandi dans le métissage avec les Européens
« … J’étais la seule fille de la famille. Mon père m’a laissée faire ce que je voulais, à la limite du raisonnable. Nous étions une bande de filles. Nous avons fait des études, nous avons bien vécu. Du fait que nos parents se connaissaient, nous avons eu le droit de sortir, d’aller aux concerts sur le parking de Carrefour ou au cinéma. Ils étaient sévères, mais savaient faire confiance.
(...)
J’ai fait un BTS en gestion comptabilité. J’ai cherché dans ma branche. Mais quand on vient des quartiers et qu’on est immigré… Une fois, après avoir été sélectionnée, j’ai été reçue par une personne qui m’a dit : « de toute façon, vous ne correspondez pas au poste », j’ai demandé la raison pour laquelle il affirmait ça, mon profil collait parfaitement à leur annonce. Il a fini par me dire en souriant : « non mais vous voyez bien ce que je veux dire ! » . Une autre fois, on m’a dit au sujet d’un poste de standardiste : « Madame, si vous aviez été grande et fine, le poste était pour vous ! ». Et un jour, on m’a demandé mes opinions politiques sur Mégret pour finalement me mettre dehors. Alors, après, j’ai accepté tous les boulots : des ménages, des petits contrats à Décathlon ou ailleurs. Par une amie, j’ai trouvé le poste que j’occupe aujourd’hui, dans une boîte d’animation et d’événementiel. Je suis d’abord rentrée pour du phoning. Aujourd’hui, je m’occupe du recrutement.
J’ai fait 18 demandes avant d’obtenir cet appartement. Ma recherche a duré quatre ans. J’ai vécu tout ce temps là chez mes parents, avec mon fils et mon mari. Pourtant, nous avions tous deux un contrat de travail. J’ai écrit à la Préfecture, aux sous-Préfectures, aux bailleurs, au Président de la République. Un jour, l’assistante sociale a même essayé de me faire accepter une colocation avec une femme et son enfant. Et en quatre ans, c’est le seul logement qu’on m’ait proposé alors je l’ai accepté, même s’il était côté ZUP, parce que j’étais enceinte de mon deuxième enfant. Ici, l’humidité est partout. Je l’ai découvert cet hiver. Il y a une fuite qui arrive par le toit des toilettes, derrière le mur de la salle de bains. Ce sont les canalisations de l’immeuble. Dans la chambre, les moisissures des murs s’étalent. Dans la cuisine, ce sont les odeurs d’égouts persistants qui nous obligent à laisser la fenêtre ouverte, même en hiver. »
Comment on se connaît
S : Moi, je suis ici depuis sept ans. J’avais dix ans quand je suis arrivée. Avant, je vivais dans le vieux Marignane. Mes parents se sont séparés, ma mère a demandé un logement social à la mairie de Marignane et ils lui ont donné celui-ci.
N : Quand mon père est venu en France, c’est à Vitrolles qu’il s’est installé. Je crois qu’il travaillait sur les chantiers. Ensuite, mes parents se sont mariés et on est venu.
F : Moi aussi je suis venue par le regroupement familial.
S : La première personne que j’ai vue ici a été Naïma et son petit frère. Elle jouait dans l’arbre devant l’entrée.
N : Je lui ai demandé « comment tu t’appelles ? ».
S : Ensuite, Fatia est venue frapper à ma porte et m’a proposé de sortir. C’est comme ça que j’ai su que le petit dans l’arbre était son frère.
N : tous les voisins se connaissent dans cet immeuble. Il y a une bonne ambiance.
F : pour les fiançailles de ma sœur, une voisine a prêté son appartement.
S : au moment de l’accident de mon frère, tout le monde était là et venait prendre des nouvelles.
Dans quels lycées êtes-vous ?
S :. A Marignane dans mon lycée, il y a beaucoup de payottes.
F : Dans le mien, à Mendes, il y a beaucoup de gothiques et de skaters.
N : A Jean Monnet, il y a surtout des fashions. Les fashions c’est ceux qui mettent des couleurs flashies, du rouge à lèvre, des mèches dans la tête, des slims. Elles ont un look techno.
Qui sont les Payottes ?
S : Oh, c’est des filles qui font leur belle et qui parlent comme ça : « la la la nia nia nia tu vois moi… »
N : des filles un peu chochottes et qui sont pas de la cité.
S : en général, les filles des cités ne sont pas des payottes. Elles s’habillent en survet Lacoste, on les reconnaît, on ne s’habille pas pareil.
N : on n’a pas le même langage. Les payottes parlent comme des Parisiens : « oh la la machin chose ». Nous, on parle comme des Marseillais.
S : elles disent des trucs comme : « c’est relou » ou « c’est chelou » ! En fait il y a deux familles dans les payots : les skates et les gothiques. Les gotiques se rasent la tête et adorent Satan.
F : En général, ils deviennent gothiques parce qu’ils ont un frère dans la famille qui fait de la prison ou eux-mêmes en font. Ils se rebellent.
S : les payots c’est un peu des tapettes : ils provoquent mais ils ont peur. Ils disent des choses comme : « tu veux que je t’en mette une », mais en fait il n’y a que les mots.
N : le payot type s’habille mal, sans marque. Avec un jean, des baskets, un petit pull. Tous les jours pareil. Ils se fiche de sa tenue vestimentaire…
18:30 Publié dans Les récits du mois - Une ville, cent histoires | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
